Rendez-vous à 13h45 à la guérite de la maison d'arrêt de Villefranche-sur-Saône. Les consignes sont simples et précises, pas de téléphone, carte d'identité confiée au planton, portiques détecteurs de métaux, une dizaine de grilles métalliques s'ouvrent et se referment derrière moi, actionnées par des gardiens polis mais stricts. Les murs de huit mètres de haut couronnés de rouleaux de barbelés, les filets anti hélicoptère, les miradors, les projecteurs, les caméras de surveillance, j'y suis, le climat est lourd.

Je suis reçu par la directrice et des enseignantes dans une espèce de salle des profs et on se dirige vers une salle de classe, les détenus arrivent les uns après les autres, ils ont entre vingt et cinquante ans, chacun se présente. Je ne sais pas pourquoi ils sont là, je ne veux pas le savoir, je ne suis pas là pour les juger une deuxième fois. Je ne connais pas non plus leur niveau d'éducation, de culture.

Regards méfiants, normal, c'est l'administration qui m'a mandaté, mais ils sont volontaires.

Je fais un bref historique de la caricature et de la satire, le Tiers-État, Philippon, Daumier, la poire Louis-Philippe et la prison Sainte Pélagie. L'Affaire Dreyfus, preuve que l'antisémitisme en France ne date pas de la bande de Gaza. Quelques curés, quelques évêques de l'Assiette au Beurre, on se moque des religions depuis longtemps et avec férocité.

Et on attaque les caricatures de Mahomet et Charlie. Pas facile de faire comprendre que dans ce pays on a le droit de dessiner un prophète et de se moquer des religions, au pays de Voltaire et de l'irrévérence, comme le disait Christiane Taubira à l’enterrement de Tignous. Le débat est dense, l’émotion et les rires alternent.

Ils sont huit, je fais leur caricature tour à tour, crânes rasés, tatouages, barbes et gros pifs, ils se marrent, se moquent les uns des autres, les dessins passent de main en main. Là, je sens que j’ai conquis leur attention.

Je projette quelques-uns de mes dessins, décryptage, explications, justifications, ils sont passionnés et je vois qu’ils sont au fait de l’actualité grâce à BFM.

Et finalement, on dessine ensemble sur un thème de leur choix Marine Le Pen, Trump, ces deux-là n’ont pas la cote ici. Coup de main, conseil de mise en narration… Je suis resté trois heures, la fin de la séance est une discussion à bâtons rompus sur leur vie, la censure, la presse et le dessin, une belle parenthèse dans leur triste vie.

Les gardiens viennent les chercher, poignées de mains, accolades, pour moi c’est dur, je vais rentrer chez moi en bagnole dans une maison avec ma famille et eux ils retournent au trou, à la rate comme on dit maintenant.

 Deuxième rendez-vous.

Le “sésame” est devenu une habitude. Entre temps, je suis allé avec Alexandre Faure à la maison d’arrêt de Moulins-Yseurs. C’est des retrouvailles, je me souviens de leurs noms, ils en sont surpris. Ha, vous vous êtes fait couper les cheveux ! Je leur projette des dessins de confrères sur la Catalogne, Kap et Elchicotriste ont la vedette, mais c’est Sébastien Bauer qui fait éclater de rire toute l’assemblée. C’est le thème de cet atelier.

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L’affaire Tariq Ramadan vient de faire la Une de Charlie, le débat est âpre.

Trois heures de débat de dessin, de portrait, personne ne veut partir… et finalement, c’est le départ vers les cellules, le parloir ou la muscu.

Je ne sais pas si on se reverra un jour…

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19 octobre et 9 novembre 2017