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Dix ans, ça suffit
Les étudiants  organisent leur propre service d’évacuation des blessés dans des voitures particulières. Les deux-chevaux décapotées des carabins en blouses blanches et brassards, debout dans la deuche drapeau blanc à la main. Tutut-tututut-tutututu-tutut. Parce que les flics embarquent tout le monde à Beaujon, blessés ou pas, coups, injures, tonte des cheveux, attention, les tondeuses sont perso, c’est pas fourni par l’administration, mais on tond les chevelus dans les commissariats. CRS-SS, c’était un peu fort mais gros cons abrutis, ça marche, ça va.
Toute la France est révoltée par les violences policières, les arrestations, les blessés. C’est la grève générale, crève Général, comme disent les affiches des Beaux Arts. Le 13 mai, l’énorme manifestation est inaccessible. En partant du début du faubourg du Temple, je ne peux rejoindre la multitude place de la République qu’à la gare de l’Est, tout l’arrondissement, toutes les rues sont bloquées par la police.
Des centaines de milliers de français sont là. Un océan de banderoles, de drapeaux rouges, de drapeaux noirs. Pas de folklore bon enfant, de chansonnettes tournées à la va-vite, de déguisements cuculs comme on en voit aujourd’hui, de la vraie bonne colère saine et âpre. Rangs serrés, poings levés, coude à coude. “ À bas l’État policier.” “ Ce n’est qu’un début continuons le combat.” Et l’Internationale… Je n’ai plus jamais revu ça, si, la marche sur Charléty, c’était terrible.
Impossible de retrouver des copains, je sais qu’ils sont tous là, mais où, c’est une mer humaine. Ouf. J’aperçois le grand Deloule, un graveur, je le connais depuis les Arts de Grenoble, je le vois de loin, il est grand.
- Tu sais où sont les autres ? - Non. “De Gaulle assassin.” “Dix ans, ça suffit.” On reste ensemble. On est au milieu de la FER, Fédération des étudiants révolutionnaires, pas des tendres, des trotskistes, lambertistes. “Vive la révolution socialiste.” “Le pouvoir au prolétariat.” Les drapeaux noirs des anarchistes surgissent, flottent et tournoient au-dessus de la foule. Frissons, on essaie de se glisser vers eux. À la Sorbonne, les grandes baies vitrées étaient occultées par d’immenses rideaux noirs pour les projections; ils sont tous devenus drapeaux pour anars.
Juchées sur les kiosques à journaux des équipes de cinéma filment le passage des manifestants. C’est Lelouche. Il engrange des images. Que sont devenus ces films?
Très tard dans la soirée, on arrive à Denfert. Un million de personnes selon les organisateurs, 200 000 selon la Police, 800 000 personnes d’écart, une ville entière est passée devant les yeux des flics et ils ne l’ont pas vue. Les chiffres de la police on s’en tape. Ce ne sont pas des interlocuteurs valables, comme dit Cohn Bendit.
Et puis comme d’habitude les CRS nous rabattent sur le Quartier Latin. Notre terrain de jeu. C’est l’usage depuis dix jours, matraquages, provocations, lacrymogènes, arrestations, évacuation des blessés.

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 L’imagination au pouvoir
- On a une grande assemblée générale à Censier, t’es concerné, viens ! C’est sur la culture. - Ah, bon.
On monte dans les étages, une salle sur la porte une feuille perforée d’ordinateur sur le verso, CRAC, Comité révolutionnaire d’action culturelle. Il y a là Célia et toute une bande des Amandiers. Un camarade, l’organisateur de la réunion veut qu’on planche sur des actions spectaculaires et révolutionnaires à tendance culturelle. On parle d’expos surprise, de films, de concert de free, de théâtre de rue, d’happenings, d’apporter l’art dans les usines occupées, les idées les plus loufoques et les moins réalistes fusent et s’entrechoquent.
Dans le fond de la salle un petit mec bourré ou stone éructe à la fin de chaque phrase : la musique, c’est de la merde, le théâtre, c’est de la merde, la peinture, c’est de la merde, la culture, c’est de la merde, le cinéma, c’est de la merde. Il commence à nous gonfler grave, pas moyen d’en placer une, la salle se vide petit à petit, je reste encore un peu, on ne sait jamais …
- Il y a quelqu’un qui sait peindre des lettres sur un calicot, là-dedans ?
- Ouais, bien sûr. D’un bond, je me lève tout content de quitter cette bande de dingues. Dans la pièce voisine, une immense banderole est déroulée sur le sol, des pots de peinture, des brosses et deux mecs et une nana qui regardent tout ça comme des poules devant un évêque qui aurait trouvé un opinel.
Je trouve une règle dans une salle et je commence à prendre des mesures.
- Et qu’est-ce qu’on écrit là-dessus ?
Ils me tendent un papier, il y est griffonné : L’imagination au pouvoir.
- Qu’est ce t’en pense ?
- Impeccable. Vous voulez mettre ça où ? C’est immense. Personne peut porter une banderole pareille.
- On sait pas encore.
Je compte mes lettres, mesure leur chasse, les espaces et je commence à tracer au crayon les caractères. J’ai une pratique d’enfer, je fais très régulièrement des panneaux à Nanterre pour annoncer les événements créés par les Amandiers.
Je regarde les pinceaux, la peinture, c’est du scolaire, bon, j’attaque : L’imagination au…
- Quelqu’un a l’heure ?
- Une heure.
- Putain, ’faut que j’y aille, j’habite à la République ça fait une tirée.
- Bon. T’as vu comment on fait, c’est tout tracé. Je passe le pinceau à un pauvre type ébahi et je me casse. Métro en grève, on fait tout à pied, c’est génial et on est pas pressé.
Sur Europe, le lendemain, j’entends que les étudiants révolutionnaires ont pris et occupent l’Odéon. J’aimais bien l’Odéon, j’y étais allé plusieurs fois voir Renaud Barrault jouer Beckett et  Pinget, c’est Luce qui nous aiguillonnait théâtre, elle avait des places gratuites, peut-être, je sais plus. Je fonce, en remontant la rue de l’Odéon, je vois surpris et fier sur le fronton la banderole que je n’avais pas eu le temps de terminer la veille : “L’imagination au pouvoir” achevée à la diable dans la nuit par un autre fantassin.

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 L’Odéon
Je rentre triomphalement dans ce si joli théâtre. Au petit matin, un groupe d’étudiants a frappé à la loge du concierge, il ouvre et hop, l’Odéon est pris. La salle est bourrée. Toujours les quidams, des étudiants, des employés, des ouvriers, des jeunes travailleurs se succèdent sur la scène et racontent avec une émotion énorme ce sentiment d’humiliation, de frustration, d’oppression qui règne sur le pays, la violence de cette société, la brutalité de ce gouvernement. L’exploitation, l’insécurité dans le travail, les petits chefs vicelards, la morgue des patrons. Sur les presses, les ouvrières ont les mains menottées, les bracelets sont reliés à une chaîne, un mécanisme tire brusquement sur les chaînes pour retirer les mains du plan de travail quand la presse tombe. « Tu ne te fais pas écraser les doigts, mais les épaules et le dos morflent. » À cette époque, la classe populaire habite Paris, les grands ensembles ne sont pas encore tout à fait construits, les ouvriers habitent Belleville, Javel, La Mouffe, il y a de tous petits commerces indépendants, des ateliers d’artisans, on travaille sur le trottoir, dans la rue, des petites usines et puis les grands magasins, tout le monde est en grève, les calicots "en grève" barrent les façades, les drapeaux rouges flottent. Ils sont là, au coté des étudiants, surtout les jeunes travailleurs, eux, ils sont forts pour la castagne. J’ai vu des compagnies d’arquebusiers de lance-pierres tirer des billes de roulement sur les CRS, du coup, ils se sont grouillés de s’équiper de boucliers.
Des comédiens au chômage viennent dire leur rancœur, et puis Jean-Louis Barraud arrive, s’excuse, dit qu’il est de gauche, on le savait, qu’il aime le peuple, on le savait aussi, et qu’il aime les jeunes. Pourquoi venir dire tout ça. Des allumés viennent refaire le théâtre, le cinéma, la peinture, des délires à mourir de rire, des élucubrations frappadingues. Mais, tout est là, nommé, énuméré, l’art les années qui vont suivre. Pendant des jours l’Odéon sera un forum, une assemblée, un tribunal, un cirque, une cantine et un dortoir.

(À suivre)

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