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Sorbonne
Qui m’a embarqué à La Sorbonne ? Des mecs des Amandiers, peut-être Denis Joxe qui me ramenait de Nanterre à Paris, en deux pattes, quand on finissait tard le soir. Son cas est extravagant son père est ministre de De Gaulle, négociateur des accords d’Évian, son frère Pierre Joxe sera député socialiste et ministre de Mitterrand et lui il brandit le petit livre rouge de Mao comme un dingue à tout bout de champs. Provoc de bon aloi. Je pensais souvent à lui quand les repas familiaux se terminaient en engueulades politiques avec mon père et mes frères, chez les Joxe aussi les fins de repas ne devaient pas être tristes.
À moins, qu’ils ne bouffassent jamais-z-ensemble.
Au grand porche, je suis dans mes petits souliers, ma maison c’est les Beaux-Arts, là je ne suis pas très à l’aise c’est le Temple du Savoir, des Lettres, de la Philo, la maison des crânes d’œuf, des premiers de la classe. La cour est un enchantement des gens partout, le stand d’Action, des Maos, des anars, quelques éclopés se la joue guérillero, des discussions, des débats dans tous les coins et les graffitis tous plus délirants les uns que les autres, ils couvrent les murs, salopent un peu un Puvis de Chavannes, je me marre. «Godard, le plus con des  suisses prochinois.» «Veuillez laisser le Parti communiste aussi propre en sortant que vous voudriez le trouver en entrant.» «Je suis marxiste tendance Groucho. » Bien sûr, c’est les plus cons qui me plaisent le plus.
On entre dans le grand amphi, je suis dans un film d’Abel Gance ou d’Eisenstein. Une assemblée rigolarde et bravache approuve, applaudit, conspue, hue, à tour de rôle Cohn Bendit, Krivine, Bensaïd, ces jeunes mecs, de mon âge, me sidèrent leur discours est clair, limpide dans ce brouhaha gigantesque. Je suis gonflé à bloc. Je reviens souvent.

Forum de quidam
- Mais aucun gouvernement révolutionnaire va vous la prendre votre retraite, elle est tellement minable, hein, qu’est ce que vous voulez qu’il en foute. Il est même capable de vous l’augmenter. Un type genre syndicat dit ça à un pauvre retraité petit costume et chapeau mou si inquiet et si curieux à la fois. Les groupes se forment dans les rues sans voitures près des barricades fumantes et des pissotières déroulées au milieu du boulevard, des assemblées, ils parlent de tout, c’est incroyable, du Front populaire, de la Résistance, du travail, de l’avenir, de l’humiliation, de l’exploitation, des sales petits chefs, de leur vie ordinaire. Des gens qui ne se seraient jamais parlé auparavant, le chapeau mou avec la casquette, le barbu chevelu avec le cranté gominé, la dame chapeautée et la femme “ en cheveux”. Des gens qui ne parlaient même pas dans leur famille prennent la parole et disent leur humiliation, leurs désirs, l'espoir. Des échanges volubiles, du jamais vu.

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Mai68Frey

 

L’Imprimerie des Beaux Arts
Les journaux révolutionnaires fleurissent Action, le Pavé et L’Enragé. Je ne dessine pas, je n’ai pas dessiné pendant tout ce mois de Mai. Je suis un fantassin. Je vais aider les copains, que dis-je, les camarades de gravure, à l’impression des fameuses affiches. L'affiche où l'on voit un porc représentant Roger Frey, ministre de l’intérieur pendant la Guerre d'Algérie et l'affaire Ben Barka. Le jeu de mot "porc frais" me chiffonne un peu, je n’aime pas beaucoup les calembours. Mais, ses scélératesses justifient la comparaison. Je donne un coup de main à la Foisse toute une journée pour tirer cette litho sur pierre, format grand aigle.
Je ne l'avais plus revue, je viens de la retrouver sur Internet chez un collectionneur.

Quand je vois tous ces collectionneurs d’affiche de Mai, ça me débecte. Elles étaient faites pour les murs, pour la rue, pas pour les salons et les cadres Ikéa. Je n’en ai pas gardé une seule. On a jamais manqué de papier, ni d’encre, des camionnettes passaient et déposaient des fournitures devant les Arts, les syndicalistes du Livre et les petits imprimeurs parisiens reconstituaient les stocks, refaisaient les niveaux.


Geismar habitait chez nous, aux Arts. Quand les flics ont envahi l’École pour l’évacuer, ils courraient partout comme des dingues, ils cherchaient des rotatives comme dans les films américains d’Humphrey Bogart ou d’Orson Wells, ils ne trouvaient rien, ils cassaient tout, ils ne savaient pas qu’un écran de sérigraphie, ça ressemble à un châssis de toile et un pot d’encre à un pot de peinture. Quant aux bêtes à cornes des graveurs, ils les prenaient pour des machines à coudre. Ils étaient persuadés qu’on avait déménagé et embarqué les machines pendant la nuit sur la Seine sur des radeaux comme des Viêt-Congs.

 (À suivre)

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