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Nanterre
Je travaille au Théâtre des Amandiers de Nanterre, job d’étudiant sachant se servir d’un pinceau. Décors, calicots, installation d’expos.  À l’époque, le théâtre des Amandiers est hébergé dans un baraquement en bois, les représentations ont lieu dans le Palais des Sports, hall de gare bâti pour le basket. À deux pas, le bidonville, une ville de carton, de papier goudronné, de tôle, de planches de récup, de boue et de merde, on va y manger des brochettes sur des rayons de vélo, les moutons bouffent du carton et quelques herbes maigres du terrain vague. La fac est de l’autre coté de cette non colline. J’observe les mouvements  des étudiants de gauche, on ne disait pas encore les gauchistes. Je me sens vraiment des leurs. La Gauche avait ébranlé le pouvoir autoritaire de De Gaulle en 65, mon premier vote, la première élection à laquelle je participais et déjà Mitterrand.
Le premier mai, je vais voir la grande manifestation ordinaire, normale à la République. Je n’y prends pas part, la Cgt commence à dégoiser sur les étudiants. Je regarde passer la caravane, sans aboyer.

Enragés
À la radio, c’est Europe 1 qu’on écoute. J’entends qu’il y a du grabuge rue de Vaugirard, on est le 3 mai, j’appelle Luce, elle y habite : “ C’est grave les flics sont armés de mitraillettes, elle me dit, et elles sont chargées et tout.” Fouchet et Peyrefitte font évacuer la Sorbonne avec une grande violence et arrêtent un paquet d’étudiants dont Sauvageot de l’Unef, mon patron qui m’a pas encore donné ma carte. “Fouchet enragé, libérez la Sorbonne”. “Libérez nos camarades”.
Je passerai tous les soirs au Quartier Latin, pour essayer de trouver un responsable de l’Unef et récupérer ma carte.
Les violences policières, du lundi 6 mai, lancent dans le mouvement des milliers d’étudiants et de jeunes travailleurs pas particulièrement politisés ou encartés, ils sont révoltés par la violence de la répression. 200 blessés et  des centaines d’arrestations, direct à Boujon. “CRS-SS !”, “De Gaulle, assassin !”, “ À bas l’État policier !”

 Barricades
- Tiens prend ça et passe le aux autres, vite ils vont revenir ! Le mec me tend un pavé d’au moins dix kilos, trente centimètres sur vingt et vingt de haut. On est au carrefour de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, au coin du Luxembourg. Je le donne à un autre type fébrile. Je me dis que le mec qui balance un pavé pareil à vingt mètres et blesse un flic doit être le champion olympique du lancer de poids. Rue Gay-Lussac, il y avait des petits pavés de dix, dix plus légers, mais là, c’est du mastoc. La barricade monte tranquillement, c’est vrai, il y a la plage, sous nos pieds dans ce bruit, ces hurlements et la puanteur de lacrymogènes, du beau sable, jaune et fin .
Quand les Crs ont chargé, j’ai vite compris à quoi ça servait une barricade, au lieu de prendre le coup de matraque bien sur la gueule, il faisait floup sur les basques de la veste, le mètre que le flic avait perdu et se tordant les rangers sur le tas de pavés te sauvait la peau.

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 Mon Général, retirez vos flics
Je vois à l’angle de la rue Monsieur le Prince et du Boul'Mich', la voiture d’Europe 1, je m’approche, les journalistes décrivent la situation sur leurs “radio téléphone”, c’est Jacques Paoli qui depuis les studios les interroge à tour de rôle. C’est la première fois que je vois faire une émission de radio.
Il y a là près d’eux, un homme grand et maigre, c’est Jacques Monod, le prix Nobel de physiologie ou de médecine, les journalistes lui tendent le micro, il hurle :
- Mon Général, de grâce, retirez vos flics, je vous en conjure. Ce qui se passe ici est très grave. Sa voix est couverte par les explosions de grenades lacrymogènes des gardes mobiles tirées depuis les fusils d'assaut.
Un autre homme, d’un certain âge, noir, c’est Gaston Monnerville, il est venu en voisin, c’est le Président de Sénat, le deuxième personnage de l’État, le palais du Luxembourg est à deux cents mètres. Il a déambulé au milieu des insurgés toute la soirée et une partie de la nuit, lui aussi est scandalisé par le sort que fait le gouvernement de De Gaulle à ses étudiants. Quelques jours plus tard De Gaulle suspendra la licence et le droit d'émettre, donc il interdira les radio-téléphones. Ces radio-téléphones émettant depuis la rue étaient un vrai réseau d'information permanente pour les petits transistors, tous nouveaux, collés à l'oreille des étudiants.
Les Parisiens sont scandalisés par les violences policières.
Le lendemain du 6 mai, je vois dans le métro, les flics de la police parisienne aller au boulot avec un imper mastic par-dessus la tenue, le képi dans un sac de sport. Je les repère facilement aux pompes, au pantalon bleu marine et à la coupe de cheveu. Je les fixe avec un regard mauvais, calés contre le strapontin replié, ils n’en mènent pas large. Revanche et plat de poulet froid.

 (À suivre)

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