Mai 68, quelques trucs vécus par un fantassin ébahi

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Première partie

Miradors
En mai 68, j’étais aux Beaux-Arts de Paris, Quai Malaquais, depuis trois ans.
La géographie est de mon coté, j’habite Faubourg du Temple à deux pas de la République, je bosse à Nanterre et je suis inscrit aux Beaux Arts. De ces trois miradors, je ne vais pas en rater une.
Au Quartier Latin, les manifs contre la guerre au Vietnam étaient courantes, habituelles. “Johnson, assassin ! Johnson, assassin !” Je n’y allais pas. Je préférais le Rougevin et le bal des Quat’zarts, cortèges grotesques des étudiants des Beaux-Arts, fanfares extravagantes en tête. J’étais allé faire un tour à la manif pour défendre les Paravents de Jean Genet devant l’Odéon, pensez donc la liberté d’expression était menacée par des anciens combattants d’Algérie.
“Le fascisme ne passera pas ! Le fascisme ne passera pas !”

Libérez Vandenburie
- Viens à la manif devant l’ambassade d’Espagne, me dit La Foisse, Franco a fait arrêter Vandenburie.
- Qui c’est ça ?
- L’ancien président de l’Unef.
Vandenburie, dont je n’ai plus jamais entendu parler, était allé en Espagne, invité par les étudiants espagnols. L’Unef à l’époque, c’était trotskards et maos. Crac, le Caudillo se cravate le Vandenburie et au gnouf.
Moi, la guerre d’Espagne m’avait beaucoup émue, via le film de Frédéric Rossif, Mourir à Madrid, qui circulait dans les ciné-clubs et Lorca et Picasso et Rum balabum balabum bam bam . J’avais des copains espagnols aux Arts, fous de haine contre ce hiro de puta de Franco.
Cette cause me causait. “España Si, Franco No !”
“Libérez Vandenburie ! Libérez Vandenburie !”
Les flics tapaient encore avec les pèlerines roulées serrées, casques de la guerre de 14 peints en noir. L’équipement sophistiqué de robot cop viendra après. Manif bonne enfant. Tout d’un coup, un dingue sort de sa poche une tomate, l’écrase sur la gueule d’un flic et lui frictionne le groin avec soin. C’était une bombe, Laurel et Hardy au passage de l’Ebre. Je n’ai pas eu le temps de ricaner longtemps, les coups sont partis dans tous les sens. J’ai courbé le dos, volte-face suivant La Foisse, morts de rire, on prend le large.
Le souvenir de la  tête de ce pauvre agent tartinée de tomate me fait encore rire.
- T’as qu’à prendre ta carte, me dit La Foisse.
- C’est cher ? En tout cas, c’est des marrants à l’Unef.
Il me donne le nom du responsable de l’Unef, je paye ma cotise.
On est en avril 68, j’attends toujours ma carte.

Vieux patriarches
La société de l’époque, on l’a oublié, était aux mains de vieux patriarches autoritaires, distants, méprisants, costumes sombres, bedaines et chapeaux mous, les bourgeois. De Gaulle en tête, revenu au pouvoir dix ans auparavant, sur un coup d’état. Les principaux, les proviseurs et les prieurs qui dirigeaient les bahuts d’où je sortais. Et mon père... Cette autorité pesante à laquelle je réagissais brillamment par la cancrerie et la déconnante ne m’accablait pas trop. Mais, tout ce poids était ressenti par tous les gens de mon âge, il était là, lourd. C’est la génération du baby-boom, du rock, de la pop, du free-jazz, de la Nouvelle Vague, de la liberté des mœurs, l’incompréhension et le mépris des adultes est insupportable. Une société bloquée à mort, verrouillée.

(À suivre)

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